Réintégrer le système scolaire après une mauvaise expérience ? Une école innove !

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Une petite école inédite, à la sortie Esplanade du RER de Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis), rayonne dans un quartier en souffrance.

L’espoir qu’elle nourrit se laisse découvrir dans les yeux d’enfants qui traversent, matin, midi et soir l’urbanisme radical des années 1970. Leur tenue soignée – pantalon beige et haut bleu sur lequel est imprimé une montgolfière – contraste avec des esplanades minérales, désertes, écrasantes, où même la nature semble avoir perdu confiance en elle. Cette école détonne sans un bruit. Pour mieux comprendre cette tache de couleur sur une grande page grise, plongeons au sein du Cours des frères Montgolfier.

Le Cours des frères Montgolfier reprend l’imaginaire de la Montgolfière pour inviter les enfants à progresser.

 

De l’échec scolaire à la confiance 

8h20, un mardi d’automne, Mathis* est le premier élève que je croise en passant la porte d’entrée de l’école. Il vient d’arriver avec son cartable et sa lunch box. “Bonjour madame !” Comme un poisson dans l’eau, il salue l’enseignante déjà présente. Confiant, il ajoute : “comment allez-vous aujourd’hui ?”. Sans attendre que la réponse soit terminée, il aperçoit un camarade à l’autre extrémité du couloir en train de déployer avec précaution un plateau du célèbre jeu Catan. Laissant là le professeur, il se précipite pour le rejoindre. 

Et pourtant, il y a peu, dans son précédent établissement scolaire, Mathis avait pris l’habitude de se placer dans le coin de la cour, à chaque récréation. Sa cour d’école n’était, d’ailleurs, pas vraiment la sienne. Il y était toléré, pensait-t-il. Chaque jour passé entre ces murs alourdissait le poids sur ses épaules, à peine assez larges pour porter l’immense cartable – dont le cadeau lui avait pourtant procuré une grande joie, vite masquée par le rappel de la rentrée approchante. Cet enfant avait la fausse croyance d’être limité. Il ne pensait pas même mériter une belle amitié. Il préférait donc se figer et disparaître dans une immobilité, lui assurant une certaine protection. Disparaître pour vivre. Mais vivre en dessous de la vie.

Après 1h30 d’enseignements fondamentaux intensifs, les élèves disposent d’une heure de sport 

 

Lutter contre l’inflation du mal-être scolaire 

Sans pouvoir le nommer, Mathis portait un mal-être scolaire profond. Aujourd’hui, des milliers d’enfants souffrent à cause de l’école. 44% des collégiens ont déjà eu mal au ventre à l’idée d’aller en classe selon le baromètre Trajectoires/Afev. En primaire et au collège, le harcèlement scolaire “touche de nombreux élèves” explique, par exemple, l’Observatoire de la santé. Les enquêtes évoquent un élève sur dix. Angoisse, troubles alimentaires, perturbation du sommeil, relations sociales dégradées, irritabilité, changements physiques, chute des notes, isolement… autant de signes d’une altération. 

C’est à Mathis, et à tant d’autres, que pensaient Flavie, Albéric, Alix, Aude et Vianney en créant le Cours des frères Montgolfier. Depuis longtemps, ils avaient tous les cinq le désir d’une école différente. Leur projet n’est pas une école dans le vent. Il n’est pas non plus de ces projets financiers ciblant une détresse parentale pour générer toujours plus de revenus.

Leur établissement scolaire veut réconcilier chaque enfant avec l’école. Inclusif, il accueille de nombreux enfants en mal-être ou issus de l’école à domicile, intégrant donc des bambins porteurs de troubles DYS, TDAH, d’autisme, des victimes de harcèlement, etc. Ils sont si nombreux à ne jamais trouver leur place dans le système scolaire classique. Ces enfants laissés sur le bord du chemin sont ici accueillis.

La confiance est ici le leitmotiv de l’accompagnement

 

Des galères et des miracles

Entourée des Espaces Abraxas, d’une résidence hôtelière pour sans-abri, du centre commercial des Arcades, et de bureaux vides en voie de réaffectation, le Cours des frères Montgolfier a ouvert ses portes en 2020. Il ne poursuit qu’un but depuis : permettre à chaque enfant de réintégrer dans la confiance un établissement conventionnel dès la classe de troisième.

Espaces Abraxas, ayant servi de décor pour le film Hunger Games

Lily* est arrivée dans cet établissement scolaire en septembre 2020. Elle ne parvenait pas à parler. Interrogée, elle se murait dans le silence. Ses résultats étaient pourtant très corrects. Aujourd’hui, elle sourit, répond, et lève même souvent la main pour poser des questions. Elle tisse peu à peu des relations amicales. Lily fuyait sa vie, désormais elle la vit. Ces deux ans l’ont sauvée. 

Aucun des professeurs ne se vante. Mais ils se laissent parfois aller à quelques confidences, une fois les enfants rentrés chez eux, et racontent ces petits miracles auxquels ils ont assisté dans la journée, émerveillés. Ils trouvent là une récompense à leur labeur.

Ces professeurs sont des aventuriers. Ils ont quitté leur emploi stable, ou leur statut de fonctionnaire de l’éducation nationale, créé une pédagogie adaptée, trouvé des financements et des locaux et surmonté le dédale administratif. Beaucoup d’obstacles pour assister, enfin, à l’arrivée des premiers élèves en janvier 2020.

Je ne peux concevoir que ces jeunes jusqu’à 15 ans souffrent d’un manque de confiance en eux alors qu’ils révèlent un énorme potentiel. Ils n’attendent qu’une chose : être compris et heureux à l’école !” Albéric

Lever la main n’est plus un obstacle mais un réflexe

 

L’école dont on a tous rêvé

Ici, les élèves arrivent entre 8h15 et 9h. Rien d’original, à ceci près qu’ils se précipitent sans dire au-revoir à leurs parents, dénouent leurs lacets, déposent leurs chaussures dans le bac de leur classe et courent ouvrir un jeu de société ou un livre. Quelques instants après l’ouverture des portes, une multitude de jeux sont lancés par petits groupes, installés par terre, dans les couloirs, à même la moquette nuancée de gris, toutes chaussettes dehors. Ces enfants ne sont pas dans une école, ils sont chez eux. Ils ne sont pas craintifs ou mal-à-l’aise, ils se montrent confiants et en sécurité.

Le professeur arrive bien avant le début de ses cours. Il entre dans la salle de classe vide, allume la lumière, laisse la porte ouverte derrière lui et installe ses affaires. C’est le signal qui permet aux élèves de gagner leur bureau, de quitter leurs jeux pour s’installer, eux aussi. Le principe : voir le professeur préparer sa matinée, être en sa présence, et reproduire sa conduite procure sécurité et bien-être. Les heures s’ensuivent et les cahiers s’alourdissent du poids de l’encre. Les fondamentaux s’acquièrent. Et la sociabilisation avance. 

Certains jeunes travaillent avec un casque anti-bruit sur les oreilles, d’autres jouent avec la chambre à air de vélo fixée sur leur chaise pour faciliter leur attention. L’accompagnement individualisé permet ainsi de trouver, pour chacun, les moyens de sa réussite. 

Chaque semaine, tous plongent dans un univers thématique différent : le cheval, la haute gastronomie, la montagne… L’école ne leur permet pas seulement de lire une encyclopédie illustrée, mais de vivre dedans. Le réel devient un apprentissage. La dictée, l’Histoire, les sciences, les travaux pratiques, la sortie scolaire, tout parle du thème hebdomadaire et immerge les enfants dans un monde qui devient palpable parce que compris de l’intérieur. 

Sortie, sur le thème du cheval, à l’écurie de la Police municipale montée de Noisy-le-Grand

Cette école est associative, privée, et accueille soixante-trois enfants, effectif en constante augmentation depuis trois ans. Ce succès permet à l’équipe d’envisager prochainement plusieurs créations d’écoles, sur le même modèle. La structure vit de dons d’entreprises, de fondations ou de particuliers et d’une participation financière – accessible – des parents. Elle assure la solidarité avec certaines familles, en situation de précarité, en prenant à sa charge les frais de scolarité. Relais du système scolaire classique, elle reçoit tous les profils qui manquent de confiance et risquent le décrochage. D’où qu’ils viennent. 

Il est déjà l’heure de laisser ces élèves et leurs professeurs. D’ailleurs, les parents sont déjà là à attendre leur sortie, avec un goûter ou un simple sourire. Ils sont nombreux, preuve que le Cours des frères Montgolfier répond à un vaste désarroi. Ils sont soulagés, preuve que cette école apporte une réponse concrète à un problème qu’ils portaient seuls jusqu’alors. Enfin, ils sont confiants, preuve que la promesse de l’équipe pédagogique est tenue. 

Un illustre anonyme

*Les prénoms ont été modifiés

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