Afghanistan, par les routes : entre deux feux (Ep.1)

par un contributeur
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La citadelle de ghazni

 

Un an avec une vieille moto capricieuse, d’Europe en Inde orientale, d’ouest en est et puis d’est en ouest. Partir lourd d’espoir, et rentrer lentement, par la route, encore plus lourd des regrets.

Reste, quand j’y songe, un lancinant regret, la déception d’avoir toujours ma vieille peau mal taillée dont j’aurais bien voulu me défaire. Le voyage n’a pas permis que la mue tant espérée eût lieu. Reste, surtout, la déception d’une irrécusable inconsistance.

 « Mais où est-il donc, ce voyage ? » s’interroge Michaux dans les premières pages d’Ecuador. C’est pour tenter de répondre à cette question que je me suis risqué à écrire les quelques épisodes de cette série. Un article suivra l’autre sans qu’ils s’ordonnancent nettement. Qu’on veuille bien excuser le désordre, et qu’on se figure une vieille malle de voyage, élimée par de mauvaises routes, d’où l’on pioche confusément parmi les quelques souvenirs qu’y jeta pêle-mêle un voyageur trop pressé. On empoigne à fantaisie un objet après l’autre, l’observant avec surprise. J’en fait voir quelques-uns comme pour me persuader que tout ça fut bien vécu. Sous ces lignes, on devinera peut-être l’angoisse tenace qu’à la question de Michaux la réponse fût : « nulle part ».

Des pays durs, l’Afghanistan trône en bonne place.

 

Article 1 : entre deux feux 

 

Route de Ghazni, Afghanistan

Route de Ghazni, Afghanistan

 

8 novembre 2023, Yvelines

Quatre millions de réfugiés afghans au Pakistan, la moitié sans statut légal. Le gouvernement d’Islamabad menace d’expulser tous ceux dont les droits de résidence n’ont pas été prolongés, c’est-à-dire presque tous. C’est en tout cas ce qu’explique l’invité de France Culture.  Il s’agit d’abord de mettre la pression sur le pouvoir afghan qui serait incapable de gérer un tel afflux. Malgré la paix, l’aide internationale qui tenait le pays à bout de bras a presque disparu, et l’économie s’enfonce dans le désastre. Depuis plusieurs semaines, le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP) – les talibans pakistanais – multiplie les attentats sur les forces armées. Profitant de la complaisance – si ce n’est l’appui – des nouveaux maîtres de Kaboul, les terroristes ont trouvé chez leurs voisins de l’Ouest une base arrière d’où ils planifient leurs attaques. Bande montagneuse difficile à contrôler, la frontière afghano-pakistanaise est une passoire et les commandos la franchissent facilement pour aller frapper, sans trop d’espoir de retour. Leurs revendications sont confuses : punir un gouvernement mécréant, visées sur les zones tribales, haines mutuelles. L’ultimatum d’Islamabad est simple : cessez de fournir au TTP un sanctuaire ou ces millions de réfugiés viendront ajouter à votre chaos.

Devant l’ambassade de l’émirat d’Afghanistan à Islamabad, il y a trois mois exactement. Une centaine d’Afghans, massés devant l’enceinte, attendent dans un calme relatif. A l’écart, quelques femmes portent dans leurs bras un enfant. Elles les suivent, mais ce sont les hommes qui ont la charge des démarches administratives. Je suis le seul Blanc. Avec mon jean et mon T-shirt, j’attire l’attention, pas l’hostilité. Par intervalles irréguliers un volet s’ouvre en crissant dans son rail et impose un silence attentif à la foule. Un nom est crié, on s’écarte, et l’élu s’avance récupérer son passeport, la démarche empressée,  presque soumise. Il fend la foule en sens inverse et reprend sa place aussitôt. Une satisfaction contenue n’a traversé son visage que comme un éclair : en tournant les pages, il s’est aperçu que ce qu’il espérait n’y est pas. Le volet s’est déjà refermé, comme un couperet. En un coup d’œil furtif ses voisins ont compris. Un murmure parcourt la foule comme un frisson, et les conversations reprennent, timidement puis tout à fait. Vingt secondes ont suffi pour tuer un homme. C’est en tout cas avec la tête abattue d’un condamné à mort que l’homme s’en va traînant des sandales.

A l’époque j’avais mal compris ce qu’au juste ils faisaient ici. Étaient-ils de ces réfugiés dont la radio me parle aujourd’hui ? Quel avenir pour ces visages fermés, sévères, qui ont fui un pays qui s’effondre, qui sort à peine de quarante ans de guerres, et où le retour au pouvoir des talibans, malgré les promesses d’amnistie, a provoqué l’exode de centaines de milliers de malheureux qui ont voulu sauver leurs vies, et dont personne ne veut ?

 

Septembre, deux mois plus tôt, Ghazni, Afghanistan

Hôtel Farkhi. Quatre chambres se partagent une salle de bain. L’eau est coupée. C’est fréquent hors des grandes villes. Dans les pays musulmans il n’y a pas de papier, on se nettoie à l’eau. Une panne est donc d’autant plus fâcheuse. Qui plus est, après une journée de route depuis Bâmiyân, je me décrasserais volontiers de l’inimaginable poussière des routes. A la réception, on m’a garanti que l’eau reviendrait bientôt ; mais après plus d’une heure d’attente, fatigue aidant, je retourne me plaindre, sans autre espoir que celui d’une remise et de me passer les nerfs sur le personnel. On semble peu disposé à entendre mes griefs, et la barrière de la langue donne à l’échange un aspect désespérément comique. 

« Hi bro, what’s up? Need any help? » Derrière moi, quatre gars, vêtus en talibans, M4 en bandoulière. Leur bonne volonté ne ramènera pas l’eau et je n’obtiendrai pas de ristourne. L’histoire se conclut par une invitation au stoïcisme : « Come on bro, this is Afghanistan ! »

Je suis invité à boire le thé dans leur chambre, attenante à la mienne. Je les avais un temps supposés membres du contre-espionnage, chargés de me surveiller lors de mon passage dans la province. Je n’ai pas les autorisations du gouvernement pour séjourner ici, et les talibans sont procéduriers et suspicieux à l’extrême. Leurs propos sont fuyants, parfois discordants, volontairement approximatifs, mais ils m’avouent facilement le motif de leur présence dans cet hôtel : d’ici ils traverseront la frontière pakistanaise située au sud-est, pour aller faire le jihad, « because they are not muslims in Pakistan ». Bafouillant ses trois mots d’anglais, l’un d’entre eux se prétend d’ailleurs Pakistanais. Moi qui en viens du Pakistan, je les détrompe, on est musulman là-bas, et de ce que j’en ai vu, on pratique un islam plutôt strict. Pas assez semble-t-il : « bad muslims ». Mes nouveaux amis sont ambitieux ; quand ils en auront fini avec le Pakistan ils prévoient d’aller faire le jihad en Iran, en Ouzbékistan, au Tadjikistan puis ailleurs. Je suis déconcerté… leur réjouissant programme contredit le discours de leurs chefs talibans, pourtant catégorique : pour se faire accepter par la communauté internationale et éviter une nouvelle intervention de l’OTAN, le régime a déclaré cantonner ses objectifs au territoire afghan – la charia dans un seul pays, en somme –, et s’est engagé à ce que l’Afghanistan ne serve plus de refuge au terrorisme international. En guise de réponse j’obtiens un grand chuuut, index barrant des lèvres enfouies sous la moustache plissée d’un mauvais rictus, et quatre regards malicieux qui ne présagent rien de bon. Derrière les positions officielles, certains mènent une politique offensive souterraine…

L’un arabe, irakien d’origine, parle un anglais plus que correct. Khair semble intellectuellement nettement supérieur à ses camarades. Bien installé ici, il vit confortablement grâce à ses plantations de pavot. L’Afghanistan produit 80% de l’opium de la planète. Il me montre les photos de sacs d’une dizaine de kilos de cette pâte sombre, chargés sur un pick-up. Ces talibans, décidément, savent s’accommoder des interdits de la loi islamique. Il a vingt-quatre ans et espère trouver bientôt une seconde épouse.

Un autre se lève et vient vers moi. Il porte les mains à son buste, puis les écarte, poings repliés, les pouces vers le ciel, qu’il abaisse à plusieurs reprises, les yeux fiévreux. « Istishhad, istishhad » répète-t-il. Kamikaze, en arabe – je connais le mot. Se faire sauter sera pour eux une grande joie, l’honneur suprême. Je comprends brusquement le degré de fanatisme de mes hôtes, et ce qui m’apparaît bien plus terrifiant encore, l’instabilité mentale qui accompagne ce genre de folie. Il est difficile de décrire le sentiment qu’on éprouve, enfermé dans les dix mètres carrés d’une chambre d’hôtel perdue d’Afghanistan, avec des hommes qui ont placé le sens de leur existence dans l’anéantissement de ce que l’on est soi-même – Occidental décadent, quasi-athée aux mœurs insultant Allah – pour qui la violence est plus qu’une ivresse, c’est la voie d’accès à Dieu, et qu’il apparaît que plusieurs d’entre eux sont atteints d’un évident lunatisme, de sorte qu’il ne suffirait que d’un instant pour que l’un ou l’autre décide subitement qu’il serait dans l’intérêt de sa cause de me trancher la gorge. Un moment je m’imagine décapité sur une vidéo de propagande. Il s’agit de ne pas faire d’erreur de jugement et de s’adapter sans faux pas.

« Become muslim my brother ! » Fondamentalistes curieux, ils m’interrogent sur l’alcool et mes girlfriends. J’ai l’impression qu’il s’en faudrait de peu pour qu’ils cèdent aux interdits autant sur l’un que sur les autres. Ils me renomment Oussama, nom de leur idole. « Ben Laden tuait des innocents ? Et les Américains, et les Français ? Avec leurs bombes ils tuaient nos mères et nos frères, nos enfants. Ben Laden combattait pour l’islam, pour Dieu, alors que les Occidentaux ne visaient qu’à servir leurs propres intérêts et tuer des musulmans. » Ils se vantent d’avoir chassé de cette terre les mécréants anglais, français et américains. Protégé par le pashtunwali, l’hospitalité pachtoune, je n’hésite pas à montrer mes désaccords. Ce sont sur ces mêmes règles tribales d’hospitalité que les talibans avaient fourni à Ben Laden un asile complaisant, il y a vingt-cinq ans.

Deux jours plus tôt, j’avais tiré à la M4 près de Band-e Amir, superbes lacs étagés d’un bleu inattendu dans l’aridité afghane, encaissés dans de hautes murailles de roches et de poussière, en plein cœur de l’Hindou Kouch. Je leur montre les photos et manifeste sans plus de cérémonie mon désir d’essayer une kalachnikov, plus couleur locale. Soudain l’arabe sort de la poche de son veston un Makarov 9 mm et le pointe sur ma tête. Silence qui n’en finit pas. Il m’invite le lendemain à aller essayer les armes de leur arsenal, armes de poing, fusils-mitrailleurs, mitrailleuses, lance-roquette, dans un coin tranquille, au bord d’un lac. On ne refuse pas une invitation ainsi faite.

La soirée s’achève sur le selfie rituel, auquel on n’échappe plus nulle part. L’arabe refuse d’apparaître sur la photo malgré mon insistance. Son commandeur lui interdit, ce serait du pain béni pour les drones américains.

 

16 novembre, Yvelines

J’ai quand même envie de savoir, alors j’envoie un Whatsapp à l’un des gars. « Salam alekum bro, what’s up? Are you TTP or Al-Qaida? »

 

Le lendemain

« Malekoum salam I’m fine how are you? Our friend Khair was martyred, I am very choked (sic). »

Sont joints une photo et un montage vidéo d’une minute où on le voit d’abord vivant, puis son cadavre enroulé dans un drap blanc, porté par un cortège qui va le mettre en terre. Des chants talibans autotunés servent de bande-son. Tout ce que j’arrive à savoir c’est qu’il s’est pris une balle dans la tête. En revanche, pas de réponse à mes questions. TTP, Al-Qaida ou qu’importe, ce sont des carrières risquées.

 

Au prochain article : Peshawar, capitale des Pachtounes du Pakistan, sur les routes pas toujours bien fréquentées qui mènent en Afghanistan. 

 

Khair mis en terre

Khair mis en terre

 

Guillaume Godest

 

Photo de couverture, par Guillaume Godest : Citadelle de Ghazni, XIIIe siècle, Afghanistan 

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M. B.
24 février 2024 10 h 25 min

Merci pour cet écrit très intimiste qui nous fait découvrir le quotidien du voyageur-aventurier au cœur du peuple afghan et plus particulièrement des kamikazes. Nous avons eu quelques frayeurs pour toi à la lecture du récit, mais nous attendons impatiemment la suite.